8

L’ANNÉE suivante vit l’arrivée dans notre coron des premiers Polonais. Ils vinrent en masse, de plus en plus nombreux, attirés par les compagnies françaises qui faisaient des offres de travail aux mineurs étrangers. En Pologne, ils étaient au chômage, car l’économie, en pleine transformation après la guerre, ne pouvait offrir du travail à tous. Beaucoup vinrent aussi d’Allemagne, où une crise économique sévissait. Certains Polonais, déjà émigrés en Westphalie, émigrèrent une nouvelle fois et gagnèrent la France.

En France, on avait besoin de main-d’œuvre pour relancer l’activité économique. Le charbon était, à cette époque, la principale source d’énergie. Le Comité des Houillères s’intéressait surtout aux Polonais des mines de Westphalie, qui savaient ce qu’était le travail d’un mineur de fond.

Une famille vint s’installer dans la maison située en face de la nôtre : le père, la mère et les six enfants, dont l’aînée avait à peu près dix ans et le dernier quelques mois. Ils portaient pour tout bagage quelques misérables baluchons dans lesquels ils avaient entassé toute leur richesse.

Ils se logèrent comme ils purent, avec les meubles que la Compagnie avait mis à leur disposition provisoirement. Ils semblaient perdus, ne parlaient pas un mot de français. Je les aidai beaucoup, dans les premiers temps. J’indiquai à Martha, la mère, l’emplacement de la pompe à eau, de l’épicerie des mineurs. C’était Anna, la fille aînée, qui faisait les courses. Au début, à la boutique de Mélanie l’épicière, elle montrait du doigt ce qu’elle voulait. Progressivement, ils apprirent à parler français. Les enfants surtout, avec l’école, devinrent pratiquement bilingues, car ils continuaient de parler polonais chez eux.

Ils étaient très pauvres, bien plus pauvres que nous. J’ai longtemps vu Anna marcher pieds nus, faute de pouvoir acheter des chaussures. Elle ne possédait, comme ses sœurs, qu’une seule robe, qu’elle mettait sur l’envers pendant les jours de la semaine et sur l’endroit le dimanche seulement.

Leur arrivée fut accueillie avec quelques réticences par les Français. Charles, quelquefois, me disait :

— À la fosse, ils parlent allemand entre eux. Cela ne plaît pas beaucoup. Par moments, nous avons l’impression d’être encore en guerre et d’avoir des Allemands autour de nous.

Leur façon de vivre, aussi, causa beaucoup d’étonnement dans le coron. Chez nous, le mineur français profitait souvent du dimanche et des soirées pour cultiver son jardin. Par contre, je voyais Stephan, le mari de Martha, se reposer après son travail. En dehors de la mine, il ne faisait rien. C’était sa femme qui, en plus du travail de la maison, s’occupait du jardin. Et le dimanche, l’un comme l’autre se reposait. C’était, pour eux, le « jour du Seigneur », le repos dominical, c’était sacré.

Ils ne se nourrissaient pas comme nous. Leur nourriture était à base de charcuterie et de féculents. Peu à peu, ils s’intégrèrent, et finirent par prendre nos habitudes. Malgré tout, ils se groupèrent, et eurent bientôt leurs propres sociétés sportives, culturelles, leurs chorales, leur curé, leur club de football.

Anna fut conquise par Jean. Elle s’occupait beaucoup de ses frères et sœurs, savait s’y prendre avec les enfants. Jean l’adora bientôt. Il lui tendait les bras lorsqu’il la voyait, et bien souvent elle allait le promener.

Il avait deux ans, maintenant, et trottinait allègrement. Il s’intéressait à tout. Je lui parlais beaucoup, et il m’écoutait gravement, essayant de répéter ce que je lui disais. Ma mère et mes beaux-parents étaient fous de lui, Charles et moi également. Ses progrès nous émerveillaient, il était pour nous le centre du monde.

Juliette aussi l’adorait. Il ne se passait pas une semaine sans qu’elle vînt le voir. Il la connaissait bien et poussait des cris de joie quand elle arrivait. Elle me parlait quelquefois d’Henri, me disait qu’il avait prolongé son séjour en Allemagne. Elle soupçonnait fort Gerda Von Gerhardt, la fille du directeur, d’en être la cause. Il y avait longtemps que tout ce qui concernait Henri ne me touchait plus. Je finissais même par oublier que mon fils était le sien, je le considérais comme le vrai fils de Charles. Un jour elle m’annonça qu’Henri avait épousé Gerda, en Allemagne :

— C’était à prévoir, Madeleine. Je m’en doutais depuis longtemps. Il nous a écrit qu’il allait venir, avec sa femme. J’espère qu’elle est bien. Tu te rends compte, une Allemande ! Alors qu’il pouvait t’épouser, toi !

Cette année-là aussi, je me fis couper les cheveux. La mode des cheveux courts faisait fureur. Je l’adoptai parce qu’elle était beaucoup plus pratique. C’était une coiffure plus jeune que mon éternel chignon. Les robes, également, changèrent, devinrent plus courtes, et s’arrêtaient au mollet au lieu de descendre jusqu’à la cheville. Nous eûmes beaucoup de travail de couture, ma mère et moi, car nombreuses furent les femmes qui se firent faire une nouvelle robe.

Nous entendions parler de la téléphonie sans fil, des premiers balbutiements de la radiodiffusion. Nous voyions de plus en plus, dans les rues, des automobiles, qui continuaient à effrayer les chevaux. Le progrès se mettait en marche.

Jean grandissait. Il découvrit Noël, les vœux de Nouvel An, il connut la joie d’aller chercher, à Pâques, dans le jardin, les œufs colorés qu’y avaient déposés les cloches. En voyant son émerveillement, je me rappelais ma propre enfance et ma propre joie, et je me disais que, d’une génération à la suivante, c’étaient les mêmes petits bonheurs qui se renouvelaient.

*

Les années passaient. Charles et moi étions de plus en plus unis, chaque jour vécu ensemble nous rapprochait davantage. Il aimait Jean sans restriction, et le petit l’adorait. Ils jouaient ensemble tous les deux, Charles lui apprenait à jouer au ballon, il le promenait sur ses épaules. Il régnait entre eux une complicité qui me ravissait.

La reconstruction des galeries se terminait. Il fallait maintenant travailler dur pour produire beaucoup. Et la mine, une fois de plus, intervint tragiquement dans ma vie, comme s’il lui était impossible de me laisser vivre longtemps en paix.

C’était un matin du mois de mars, pendant l’année 1925. Le printemps commençait de s’installer. Il était environ huit heures et, comme chaque matin, nous étions occupées à nettoyer le ruisseau devant notre porte. Le cantonnier avait ouvert la vanne, et l’une après l’autre, au fur et à mesure que l’eau descendait la rue, nous lavions les pavés du ruisseau et poussions les saletés qui étaient reprises par la voisine, et ainsi de suite jusqu’au bout de la rue.

Nous étions toutes sur le devant de nos maisons et nous affairions joyeusement dans le soleil matinal, pleines de courage et d’entrain. C’est alors que la sirène a retenti. Je me suis immobilisée, et j’ai senti ma peau se hérisser. Malgré la chaleur du soleil dans mon dos, j’ai frissonné. Nous nous sommes toutes regardées. Dans les yeux des autres, j’ai vu l’angoisse que je ressentais.

J’ai confié Jean à Anna, et, comme les autres, j’ai couru en direction de la fosse. C’était l’affolement général, la panique. Nous courions toutes en sachant qu’une catastrophe venait d’arriver, et le fait d’ignorer laquelle rendait notre frayeur encore plus grande.

Nous nous sommes massées devant les grilles. Silencieuses, figées par l’angoisse, nous avons attendu. Jeanne vint me rejoindre. Dans son visage tendu, seuls les yeux vivaient, reflétant une telle peur, une telle anxiété, un tel tourment, que j’eus mal pour elle. Elle, c’était pour son mari et ses trois fils qu’elle tremblait, les quatre êtres aimés qui étaient toute sa vie, maintenant. Certaines, des Polonaises surtout, avaient un chapelet entre les doigts et priaient, tout bas, avec ferveur.

Quelques hommes apparurent. L’un d’eux vint vers la grille :

— Il y a eu un éboulement, dit-il brièvement. L’une des galeries est bloquée. Nous ne savons rien de plus pour l’instant.

Nos questions se pressaient :

— Est-il important ? Y a-t-il des blessés ? Des morts ?

— Nous n’en savons rien. On va aller voir. Ce n’est peut-être pas grave…

Il partit, nous laissant dans le même état d’esprit. Nous savions ce qui s’était passé, mais nous n’étions pas plus avancées. Un éboulement, ça pouvait être grave. Si une galerie entière s’était effondrée, combien de mineurs seraient enfouis dessous ?

Nous attendîmes longtemps, immobiles. Le silence n’était troublé que par les murmures des prières que certaines, inlassables, récitaient. Notre angoisse nous enveloppait.

Enfin, un remous survint. Les premières, contre la grille, annoncèrent :

— En voilà qui remontent !

Je tendis le cou pour voir. Des mineurs, en effet, traversaient la cour vers nous. Je regardai avec avidité. Charles n’était pas parmi eux. Ils sortirent, et leurs femmes se jetèrent frénétiquement sur eux, les palpant, s’assurant qu’ils n’avaient rien, pleurant de soulagement, avec des sanglots bruyants.

Les autres, dont j’étais, reprirent leur attente. Elle fut encore interminable. Et puis, de nouveau, un cri :

— En voilà encore !

Cette fois-ci, ils étaient plus nombreux. J’écarquillais tellement les yeux qu’ils me faisaient mal. Il me sembla voir Charles, et j’eus un vertige. Je n’osai y croire. Ma vue se brouilla de larmes. Je clignai des yeux plusieurs fois, regardai de nouveau, avec un mélange de peur et d’espoir. Oui, c’était bien lui qui s’avançait, au côté de Pierre avec Julien et Georges. De soulagement, de gratitude, mon cœur sembla éclater. Il vint vers moi et j’allai vers lui. Je me jetai dans ses bras, qu’il referma sur moi :

— Je suis là, Madeleine, je n’ai rien. Ne pleure pas, c’est fini…

Je ne m’étais même pas rendu compte que je pleurais. Et pourtant, les larmes ruisselaient sur mes joues, je ne pouvais plus les arrêter. Je me libérais de la frayeur que j’avais ressentie, et j’éprouvais un tel apaisement que j’en oubliais les autres. Charles était là, tout était bien. C’est à cette peur que je mesurai l’intensité de mon amour.

— Viens, Madeleine, attendons encore. Je veux savoir, pour mes autres camarades.

Je me mouchai, m’essuyai les yeux. Des sanglots tremblaient encore dans ma voix lorsque je demandai :

— Charles, oh Charles… Que s’est-il passé ?

— Il y a eu un éboulement, dans l’une des galeries. Ce n’était pas celle où nous étions, heureusement…

Jeanne vint vers nous, les yeux pleins de larmes. Elle serra Charles dans ses bras. À mon tour, j’embrassai Pierre, Julien et Georges.

— Ils sont tous saufs, dit Jeanne, quel soulagement !

Ensemble, nous avons attendu les autres remontées.

Des sauveteurs étaient allés dégager la galerie effondrée, et nous apprîmes que l’éboulement ne s’était produit qu’à l’entrée et ne s’était pas étendu. Trois des mineurs qui se trouvaient là avaient été blessés. Il n’y avait pas de morts.

Les blessés furent amenés sur des brancards. Je les vis, couverts de charbon et de sang. Leurs femmes pleuraient, torturées de les voir dans cet état, mais soulagées quand même qu’ils fussent vivants.

Peu à peu, nous nous sommes dispersés, chacun rentra chez soi. Je m’occupai de Charles, ce soir-là, avec une ferveur et un amour accrus. Le fait d’avoir failli le perdre me le rendait plus précieux.

Une collecte fut organisée, dans le coron, à l’intention des blessés. Tous les mineurs y participèrent, conscients que ce qui venait d’arriver à leurs camarades pouvait, du jour au lendemain, leur arriver aussi. Ils savaient que leur métier n’était qu’un duel continu avec la mort.

J’ai vécu, à partir de ce jour, avec la crainte permanente d’une catastrophe. Chaque soir, quand Charles rentrait, j’étais heureuse et soulagée qu’il fût là. Et chaque matin, quand il partait et m’embrassait, je chassais de toutes mes forces la pensée qui me venait et qui me disait que son baiser était peut-être le dernier.

*

Lorsque Jean eut six ans, il fut temps, pour lui, d’aller à l’école. Je l’avais gardé avec moi le plus longtemps possible. Il n’avait pas fréquenté la classe enfantine qui était une sorte de garderie pour les moins de six ans. Il avait néanmoins beaucoup de compagnons de jeux, parmi les autres enfants de la rue, et notamment les frères et sœurs d’Anna. Il apprenait d’eux des mots de polonais ; bien souvent, pendant qu’il jouait, je l’entendais parler polonais avec nos petits voisins.

Cette année-là, à la rentrée, le cœur un peu serré, je lui préparai son cartable, l’habillai de la longue blouse grise que je lui avais confectionnée, et qui remplaçait le tablier de satinette noire de mon époque. Anna vint le chercher. Le tenant par la main, elle l’emmena, prenant son rôle très au sérieux. Je les regardai partir, comprenant qu’une page venait de se tourner. Mon enfant grandissait, il connaîtrait d’autres horizons, qui l’éloigneraient de moi. Il était fini, le temps où il était à moi, où c’était moi qui lui apprenais tout ce qu’il savait. Le regret me pinça le cœur, et je rentrai en soupirant.

A midi, il revint, enthousiaste. Le maître était gentil ; il avait reçu un cahier et un crayon, il avait joué aux billes à la récréation. Il me noyait sous un flot de détails joyeux. J’eus mal de voir qu’il s’adaptait si bien dans un monde où je n’étais pas, alors que moi, toute la matinée, je m’étais sentie perdue sans lui et n’avais pensé qu’à lui. Mais aussitôt je me reprochai ce sentiment, me rappelant mon propre enthousiasme lors de ma première journée d’école. Alors je me réjouis avec lui. Le soir, comme mon père l’avait fait avec moi, je regardai avec lui ses livres de classe. Il les montra à Charles avec une naïve fierté :

— Regarde, papa ! Bientôt je saurai lire, moi aussi.

Comme moi à son âge, il aima tout de suite l’école. Il fut très vite le premier de sa classe, et sembla apprendre sans effort. Tout l’intéressait. C’était un enfant vif, intelligent, sensible. J’étais fière de lui.

*

L’hiver qui suivit fut très rigoureux. Plus d’une fois, la pompe à eau, au milieu de la rue, fut gelée. Dans nos chambres, chaque matin, nous voyions, sur les carreaux des fenêtres, des fleurs de glace. Il y eut d’abondantes chutes de neige, et Jean, avec les enfants du coron, s’en donnait à cœur joie. Ils faisaient des batailles de boules de neige, construisaient des bonshommes que le froid gelait et gardait intacts longtemps. Jean revenait ensuite à la maison, les joues rouges, les yeux brillants, et j’étais heureuse de le voir heureux.

Un jeudi, jour sans école, il était parti jouer avec ses camarades, et je m’affairais à ma lessive, lorsque Anna entra, comme une tornade, l’air hagard et effrayé :

— Madeleine ! Madeleine, venez vite !

Aussitôt, je m’inquiétai :

— Mon Dieu ! Qu’y a-t-il ?

— C’est Jean ! Il est tombé, il ne bouge plus. Vite, venez !

Je cherchai mon châle et, dans mon affolement, ne le trouvai pas. Alors je sortis comme j’étais, en sueur et trempée par l’eau de la lessive. Dans la rue, je suivis Anna. Tout en courant, elle m’expliquait :

— Il y a eu une dispute. Un des enfants a traité mon frère Stanislas de « sale polack » et l’a menacé. Jean a voulu intervenir pour le calmer, mais l’autre l’a repoussé violemment. Jean a glissé sur la neige durcie et est tombé contre le trottoir. Maintenant, il ne bouge plus…

Je savais qu’il y avait souvent des disputes, et même des bagarres, entre enfants français et polonais. « Sale polack » ou « sale boche » était l’injure qui était le plus souvent lancée à la tête des Polonais. Jean, d’un naturel doux et tolérant, était jusque-là resté en dehors des bagarres. Et, pour une fois…

Un groupe d’enfants, debout, silencieux, s’écarta lorsque j’arrivai. Je le vis, allongé sur le dos, étrangement pâle et immobile. Je m’agenouillai près de lui, pris sa tête entre mes mains. Les yeux clos, il semblait sans vie. Je suppliai :

— Jean, Jean, mon chéri… C’est maman. Réponds !…

Il ne réagissait pas, et je m’affolai. Regardant autour de moi, je vis que d’autres femmes étaient sorties et observaient la scène. L’une d’elles me dit :

— Attendez, je vais aller chercher une compresse de vinaigre. Il n’est peut-être qu’évanoui, il a dû se cogner la tête en tombant.

Elle revint avec un linge imbibé de vinaigre, qu’elle me tendit. Doucement, avec précaution, je frottai le front, les joues de Jean. En même temps, je lui parlais, et je ne sais plus ce que je disais. C’étaient des mots d’amour, de tendresse, de supplication, à genoux dans la neige, je ne sentais pas le froid qui traversait mon tablier trempé et me faisait frissonner. J’étais uniquement tendue vers mon enfant, guettant désespérément sur son visage un signe de vie.

Enfin, après un long moment, il soupira et péniblement ouvrit les yeux. Son regard, vague, erra un instant avant de se poser sur moi. Il porta la main sur le côté droit de sa tête :

— Oh maman, j’ai mal… Que s’est-il passé ?

Je le serrai contre moi :

— Ce n’est rien, tu t’es assommé en tombant. Viens, rentrons à la maison.

Me relevant, je le pris dans mes bras. Les femmes et les enfants se dispersèrent. L’un d’eux vint vers moi :

— C’est moi qui l’ai fait tomber. Je vous demande pardon… Je ne l’ai pas fait exprès. Je suis content qu’il soit revenu à lui, j’ai eu si peur…

Moi aussi, j’avais eu peur. J’étais tellement soulagée que je n’eus pas le courage de le gronder. Je dis simplement :

— Que cela te serve de leçon ! À l’avenir, ne recommence plus.

— Oh non, je ne recommencerai pas !

Je rentrai chez moi, mon fils dans mes bras. Je le déshabillai, le couchai. Il était très pâle, tremblait et claquait des dents. J’eus peur pour lui et envoyai Anna chercher le médecin.

Quand il arriva, Jean était très rouge et semblait avoir de la fièvre. Sur le côté droit de sa tête, au-dessus de la tempe, une bosse gonflait, impressionnante, toute bleue.

Le médecin l’ausculta, prit sa température. Je ne pus me retenir de demander, la voix rendue blanche par l’angoisse :

— Est-ce grave ? Pourquoi est-il dans cet état ?

Il fit la moue :

— C’est un état consécutif au choc. Mais je ne pense pas que ce soit grave. Je vais donner un calmant et je reviendrai demain. D’ici là il devrait aller mieux. S’il y avait quoi que ce soit, envoyez-moi chercher.

Dans la nuit qui suivit, je sentis que je m’enrhumais. Je ne m’en étonnai pas. Je me dis que j’avais certainement pris froid lorsque j’étais sortie dans la neige sans me couvrir. Je pensai que ce serait un simple rhume et n’y fis plus attention.

Mais, après quelques jours, je toussais sans discontinuer, et j’éprouvais dans la poitrine une brûlure qui allait en empirant. À la fin, j’écoutai Charles qui me disait de faire venir le médecin. Il revint donc pour moi, m’ausculta, et diagnostiqua une bronchite. Il me donna une potion et des cataplasmes à appliquer sur la poitrine.

— Et faites attention à ne pas prendre froid là-dessus, me recommanda-t-il.

La brûlure dans la poitrine était si intolérable que je suivis ses prescriptions à la lettre. La nuit, surtout, j’avais des quintes de toux qui finissaient par m’étouffer, et j’avais l’impression qu’un foyer incandescent avait envahi mes bronches. Je pris régulièrement la potion, et mis, matin et soir, le cataplasme, bien qu’il me piquât horriblement.

Au bout de quelques jours, j’allais mieux. Je toussais, encore, j’avais encore des quintes irrépressibles, mais la brûlure avait disparu. Le médecin m’avait dit :

— C’est en voie de guérison. Continuez le traitement jusqu’à complète disparition de la toux.

Comme je me sentais mieux, je décidai d’arrêter les cataplasmes. C’était fastidieux, désagréable et douloureux, et cela me faisait perdre du temps. Je pris la potion encore une ou deux fois, et puis je l’oubliai. Je continuais de tousser mais n’y faisais pas attention, me disant que la toux finirait bien par disparaître elle aussi.

Un matin, je sortis dans l’air humide, et sentis que je frissonnais. Je fus mal à l’aise toute la matinée. Des tremblements me parcouraient le dos, et il me semblait qu’un poing me comprimait la poitrine. J’essayai de me dire que la bronchite m’avait affaiblie et de ne pas y attacher d’importance.

Toute la journée, je me sentis de plus en plus mal. Vers le soir, j’avais une horrible migraine, en même temps ma tête me paraissait étrangement légère. Je voyais Charles et Jean à travers un brouillard déformant, et parfois j’avais l’impression qu’ils s’éloignaient. Charles me dit :

— Ça ne va pas, Madeleine ? Tu es malade ?

Avec effort, je portai la main à mon front, que je sentis brûlant :

— J’ai mal à la tête. Je vais aller me coucher.

Pendant la nuit, j’eus l’impression que la fièvre me dévorait. J’étais de plus en plus malade, et j’éprouvais une difficulté croissante à respirer. Par moments, je crois bien que je perdis conscience.

Au matin, je fus incapable de me lever. J’entendis vaguement la voix de Charles qui m’appelait, et qui parlait de médecin. Et puis je ne sais plus. Je n’ai plus, ensuite, de souvenir précis. J’étais en proie à la fièvre, roulée dans des vagues brûlantes qui ne me laissaient pas un instant de répit. Un poids énorme s’était installé sur ma poitrine. Instinctivement, j’essayais de le repousser, mais je n’y parvenais pas. J’étais dans un univers où la souffrance me maintenait prisonnière.

Je délirai. J’eus des cauchemars. Je voyais un énorme dragon se poser sur moi, me regardant avec des yeux fulgurants. Avec ses griffes, il me déchirait furieusement la poitrine, et je ressentais une douleur atroce, insupportable.

J’avais aussi quelques brefs instants de lucidité, où, à travers l’écran de ma fièvre, j’entendais la voix de ma mère. Je sentais quelqu’un me redresser et me faire boire quelque chose, j’avais la sensation d’une main caressant mon front brûlant. Mais c’étaient des moments très fugitifs. Je retombais bien vite sous l’emprise de la fièvre.

Un jour pourtant, au bout d’un temps que j’étais incapable d’évaluer, je retrouvai une semi-conscience. Je me sentais encore en proie à la maladie, mais en même temps, je me rendais compte de l’endroit où j’étais. Je me voyais dans mon lit, et, pour la première fois, la pensée me venait que j’étais très malade, que j’allais probablement mourir, mais elle ne provoquait en moi aucune réaction. J’éprouvais un étrange détachement. Je flottais entre deux mondes, n’arrivant pas à reprendre pied dans le premier ni à entrer dans le second. Il me sembla qu’une grande faiblesse m’engourdissait, et je perdis de nouveau toute notion de la réalité.

Ce fut alors que je rêvai. Était-ce seulement un rêve, ou, au contraire, ai-je réellement vécu cet instant ? Je fus d’abord plongée dans les ténèbres, et puis, sans transition, je me trouvai enveloppée d’une lumière radieuse, éclatante. J’étais dans un monde merveilleux, paradisiaque, enchanteur, où tout n’était que tendresse, lumière et bonheur. Devant moi s’étendait une grande, une immense prairie, et j’éprouvai soudain une envie irrésistible d’y courir. Je m’aperçus alors qu’il existait une frontière, invisible mais réelle, entre cette prairie et l’endroit où je me trouvais. Et derrière cette frontière, je vis mon père.

Il me regardait, et je voulus aller vers lui. Je fis quelques pas en avant, mais je dus m’arrêter, car des voix m’appelaient :

— Reviens ! Ne pars pas, reviens !

Déchirée entre ces voix qui me tiraient en arrière et mon désir d’aller rejoindre mon père, j’hésitai un instant. Mais l’attrait de ce monde enchanteur que j’apercevais était si fort que je me remis à avancer. Au moment où j’allais franchir la barrière au-delà de laquelle, je le savais, il n’y aurait plus pour moi de retour possible, un cri m’arrêta :

— Maman, maman ! Reviens, maman !

Je m’arrêtai, désespérée, incapable d’avancer davantage, et pourtant le souhaitant avec une telle force qu’elle m’était douloureuse. Dans un geste d’imploration je tendis les mains vers mon père, qui toujours me regardait, et je dis :

— Pourquoi ? Pourquoi ne puis-je pas venir te rejoindre ? Je le désire tant ! Dis, prends-moi avec toi, je t’en prie ! Puis-je venir ?

Il secoua la tête, et toute la tendresse du monde m’enveloppa tandis qu’il me disait, d’une voix douce :

— Pas encore, pas maintenant. Ne t’inquiète pas, tu viendras me rejoindre un jour. Mais plus tard, bien plus tard. Pour le moment, tu dois retourner auprès de ton mari, de ton enfant. Ils ont besoin de toi. Ta place est auprès d’eux. Va les rejoindre, va !

Alors, subitement, tout disparut. Je me retrouvai dans mon lit, extrêmement faible mais lucide. J’ouvris lentement les yeux, et je les vis. Ils étaient de chaque côté du lit, et me tenaient chacun une main. Charles avait la tête penchée, et je ne voyais de lui que ses cheveux, drus et ébouriffés. Jean, lui, avait les yeux fixés sur moi. Il s’écria aussitôt :

— Maman, maman, tu es réveillée ? Tu nous vois, tu nous reconnais ?

A ces mots, Charles releva la tête, et je pus voir qu’il pleurait. Il me regarda, et sur son visage hagard, je lus un espoir fou, incrédule. Et puis, il se jeta tout contre moi, et me serrant, sanglota sans retenue en répétant :

— Enfin, enfin ! Tu es sauvée ! Si tu savais…

Je voulus caresser sa chevelure, mais ma main était encore trop faible.

— Maman, maman, cria Jean, tu restes avec nous, maintenant, dis ? Tu ne partiras plus ? Dis, tu vas rester ?

Je les regardai, tous les deux, mes deux amours. Oui, mon père avait raison, ils avaient besoin de moi. Pour eux, je devais vivre. Je me sentis soudain sereine, apaisée, heureuse. Je souris à mon enfant, et tendrement je dis :

— Oui, je vais rester, c’est promis.